
Ceci est une introduction succincte aux théories économiques qu’on peut déduire de l’évolution des ressources pétrolières dans le monde. Ce genre de théories n’a pas été élaboré par des économistes, mais par des géologues et des ingénieurs spécialisés dans l’extraction pétrolière. L’axe principal de leurs théories consiste à déclarer que toute l’économie s’appuie sur le secteur primaire (eau, énergie, matériaux de construction…) et par conséquent que le secteur primaire dirige à long terme l’économie, et donc l’histoire. Ces théories offrent un point de vue intéressant pour expliquer les guerres, les récessions et les développements économiques. Puisqu’elles sont matérialistes, elles peuvent s’intégrer dans la conception matérialiste de l’histoire.
Selon ces géologues, nous avons vécu un premier cycle d’extraction commençant au début de la révolution industrielle et finissant au cours des deux premières guerres mondiales : c’est le cycle du charbon. De 1800 à 1913, la production de charbon a crû de 4,3 % par an en moyenne, apparemment régulièrement [1]
Calculer à partir du tableau 1 de “La production mondiale d’énergie commerciale”, Bouda Etemad, p. 6 : (1235,7/10,6)^(1/113)-1= 4,3%
. Durant le 19ème siècle, le charbon remplace progressivement presque toutes les autres sources d’énergie primaire : en 1913, il représente 92,6 % du marché [2]
ibid.
. Puis de 1913 à 1950, c’est la stagnation : 0,4 % de croissance annuelle en moyenne seulement [3]
ibid. (1445,0/1235,7)^(1/37)-1= 0,4%
. Le pétrole prend alors le relais.
La production industrielle du pétrole commence dans la seconde moitié du 19ème siècle à un taux de croissance soutenu : de 1890 à 1970, 7 % en moyenne [4]
ibid. (3309,4/14,3)^(1/80)-1=7%
. En 1950, le pétrole représente déjà 30,3 % des énergies primaires commerciales (charbon : 37,9 %), et en 1970, 47,7 % (charbon : 31,3 %). Mais en 1971 [5]
ASPO newsletter n°23, p. 6.
, les États-Unis atteignent leur pic pétrolier (moment où le niveau d’extraction atteint son maximum et diminue inexorablement), et en 1987 [6]
ASPO newsletter n°31, p. 9.
, c’est le tour de l’URSS. De 1970 à 1990, la production de pétrole poursuit malgré tout sa croissance, très irrégulière, à un taux de 1,6 % par an en moyenne [7]
“La production mondiale d’énergie commerciale”, ibid. (4551,5/3309,4)^(1/20)-1=1,6%
. Aujourd’hui l’ASPO [8]
Association for the Study of Peak Oil and Gas.
prédit le pic de la production mondiale avant 2020 [9]
ASPO, Jean Laherrere, Prévisions pétrole et gaz 1900-2100, p. 16.
, suivi de celui du gaz vers 2030 [10]
ibid., p. 6.
.
La fin du cycle du charbon fut marquée par deux guerres mondiales et la destruction physique de l’industrie des pays avancés (à l’exception des États-Unis). Pourquoi la transition ne s’est-elle pas faite pacifiquement ?
En 1913, presque toute l’industrie était basée sur le charbon. La Grande Bretagne, qui concentrait à elle seule 38% de la production européenne de charbon [11]
Production mondiale d’énergie : 1800-1985, Bouta Etema & Jean Luciani, p. 189 : 249279,0/653918,3=38%
, dominait la France [12]Alain Beltran Le charbon français de 1914 à 1946, une modernisation limitée : “Jusqu’en 1900, les importations représentent 33% de la consommation, mais la croissance économique de la Belle … Continue reading et l’Italie [13]
Il semble qu’il n’y avait pas de charbon en Italie. Production de charbon : en 1914, même pas 0,3% de celle de la Grande Bretagne.
par ses exportations. Or en 1913, la Grande-Bretagne atteint son pic charbonnier, tandis que la production de l’Allemagne continue de croître [14]
http://www.institut-strategie.fr/IHCC_14.htm source incomplète. En 1914, l’Allemagne produisait presque autant que la Grande Bretagne.
. Dans une économie impérialiste, l’Angleterre se voit donc contrainte de casser l’élan de l’Allemagne, tandis que l’Allemagne doit au contraire briser le monopole de l’Angleterre. Les rivalités impérialistes dans les secteurs de la transformation et de la consommation dépendent des rivalités primaires dans le secteur de l’extraction.
Par exemple, l’Allemagne prit l’Italie dans son giron dès que son charbon fut devenu moins cher que celui de la Grande Bretagne (Axe Rome-Berlin) [15]
newsletter ASPO n°73, art. 787, p. 5.
. Le sabotage des mines du Nord pendant la Grande Guerre procédait de la même logique: rendre la France dépendante du charbon allemand à long terme [16]
Le charbon français de 1914 à 1946, une modernisation limitée p. 3
.
De leur côté les États-Unis, dotés de réserves de pétrole importantes, eurent tout le temps d’effectuer leur transition énergétique sans risquer l’invasion de leur territoire (position géographique favorable). Il faut noter en outre que la puissance charbonnière des États-Unis était également énorme : 1er exportateur, 1er producteur mondial [17]
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ingeo_0020-0093_1936_num_1_6_6571 .
.
La domination de l’Europe par l’impérialiste le plus puissant devint d’autant plus urgente que les États-Unis parachevaient leur transition énergétique. Il fallait également conquérir de nouvelles ressources pétrolières en dehors de l’Europe (le pétrole de la Mer du Nord ne fut découvert qu’en 1958). Cela explique à la fois l’alliance puis la guerre de l’Allemagne contre l’URSS et les propositions de paix de l’Allemagne à la Grande Bretagne sitôt la France envahie (l’Allemagne avait proposée de ne pas toucher à l’empire britannique si celui-ci ne l’empêchait pas de se tailler des colonies dans l’ex-empire français et l’URSS).
Nous devons analyser les guerres actuelles du Moyen-Orient comme des guerres préparatoires de la prochaine transition énergétique. Une transition énergétique s’effectue en deux phases: d’abord l’observance d’une pénurie de matières premières stratégiques, qui ne peuvent pas être remplacées immédiatement. Cette pénurie provoque des guerres pour la reconquête des zones où sont extraites ces matières premières, afin de limiter, pour son propre impérialisme et au dépend des autres, sa propre déchéance. Ces guerres sont l’équivalent de la Première Guerre Mondiale.
La deuxième phase n’apparaît qu’après le développement partiel de nouvelles technologies, basées sur de nouvelles matières premières. Les impérialistes se rendent compte que les matières premières dont ils ont besoin se trouvent sur des territoires qu’ils ne dominent pas: la “division du monde” ne correspond plus à leurs intérêts stratégiques. Ces guerres sont du même type que la Seconde Guerre Mondiale.
Si la révolution ne balaie pas l’impérialisme au cours de la prochaine transition énergétique, alors s’ensuivra plusieurs guerres dont l’ampleur ne peut être comparée qu’à la Première et à la Deuxième Guerre Mondiale.
References
| ↑1 |
Calculer à partir du tableau 1 de “La production mondiale d’énergie commerciale”, Bouda Etemad, p. 6 : (1235,7/10,6)^(1/113)-1= 4,3% |
|---|---|
| ↑2 |
ibid. |
| ↑3 |
ibid. (1445,0/1235,7)^(1/37)-1= 0,4% |
| ↑4 |
ibid. (3309,4/14,3)^(1/80)-1=7% |
| ↑5 |
ASPO newsletter n°23, p. 6. |
| ↑6 |
ASPO newsletter n°31, p. 9. |
| ↑7 |
“La production mondiale d’énergie commerciale”, ibid. (4551,5/3309,4)^(1/20)-1=1,6% |
| ↑8 |
Association for the Study of Peak Oil and Gas. |
| ↑9 |
ASPO, Jean Laherrere, Prévisions pétrole et gaz 1900-2100, p. 16. |
| ↑10 |
ibid., p. 6. |
| ↑11 |
Production mondiale d’énergie : 1800-1985, Bouta Etema & Jean Luciani, p. 189 : 249279,0/653918,3=38% |
| ↑12 |
Alain Beltran Le charbon français de 1914 à 1946, une modernisation limitée : “Jusqu’en 1900, les importations représentent 33% de la consommation, mais la croissance économique de la Belle Epoque, plus rapide que celle de l’extraction hexagonale, élève à 40% la part des importations en 1913. La Grande- Bretagne fournit la majorité (60%) du charbon importé. La guerre maintient très haut cette proportion etc.” p.2. |
| ↑13 |
Il semble qu’il n’y avait pas de charbon en Italie. Production de charbon : en 1914, même pas 0,3% de celle de la Grande Bretagne. |
| ↑14 |
http://www.institut-strategie.fr/IHCC_14.htm source incomplète. En 1914, l’Allemagne produisait presque autant que la Grande Bretagne. |
| ↑15 |
newsletter ASPO n°73, art. 787, p. 5. |
| ↑16 |
Le charbon français de 1914 à 1946, une modernisation limitée p. 3 |
| ↑17 |
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ingeo_0020-0093_1936_num_1_6_6571 . |
