Sur la liberté de la presse

« […]

Par nature, le corps de l’homme est mortel. Les maladies ne peuvent donc être évitées. Pourquoi l’homme ne se soumet-il au médecin que s’il tombe malade, et non s’il est bien portant ? Parce que ce n’est pas seulement la maladie, mais le médecin lui-même qui est un mal. Sous la curatelle d’un médecin, la vie serait reconnue comme un mal et le corps humain comme un objet de traitement pour conseils de médecins. La mort n’est-elle pas préférable à une vie qui ne serait qu’une mesure préventive contre la mort ? Le libre mouvement n’est-il pas inhérent à la vie ? Qu’est donc toute maladie, sinon une vie contrariée dans sa liberté ? Un médecin permanent, ce serait une maladie avec laquelle il faudrait vivre, sans l’espoir d’en mourir. Que la vie meure, soit ; il ne faut pas que la mort vive.[1]Passage supprimé à la réimpression de 1851: « L’esprit n’a-t-il pas plus de droit que le corps ? Il est vrai que d’après une interprétation fréquente, le mouvement physique est néfaste … Continue reading La censure pose en principe que la maladie est l’état normal, ou que l’état normal, la liberté, est une maladie. Elle ne cesse de persuader à la presse qu’elle est malade, et que celle-ci a beau donner les meilleures preuves de sa bonne santé physique, elle est obligée d’accepter des soins. Or la censure n’est même pas un médecin érudit dont les remèdes internes varient suivant la maladie. C’est un chirurgien de campagne qui ne connaît qu’une panacée mécanique : les ciseaux. Et ce n’est même pas un chirurgien qui se soucie de ma santé, c’est un esthéticien chirurgien, qui tient pour superflu dans mon corps tout ce qui lui déplaît et retranche tout ce qui lui répugne ; c’est un charlatan qui fait rentrer l’éruption pour ne pas la voir, sans souci de savoir si elle ne va pas se porter sur les parties internes, plus nobles.

Vous pensez que c’est un tort de prendre des oiseaux. La cage n’est-elle pas une mesure préventive contre les rapaces, les balles et les tempêtes ? Vous tenez pour barbares d’aveugler les rossignols, mais vous semble-t-il pas barbare de crever les yeux à la presse, avec les plumes acérées de la censure ? Couper les cheveux à un homme libre contre sa volonté vous paraît un acte de despotisme, et la censure taille tous les jours dans la chair des individus doués d’esprit, et ne laisse passer comme sains que des corps sans cœur, des corps sans réaction, des corps soumis ! »

Marx, Karl (1851). Les délibérations de la Sixième Diète rhénane. Par un citoyen rhénan. Rheinische Zeitung, 12 mai 1842. Réimpression de 1851. Œuvres III, Philosophie, la Pléiade, p. 176-177.

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Passage supprimé à la réimpression de 1851: « L’esprit n’a-t-il pas plus de droit que le corps ? Il est vrai que d’après une interprétation fréquente, le mouvement physique est néfaste aux esprits qui se meuvent librement, et il faut donc les en priver »

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