Commentaire sur la tirade du festin, « Le Menteur », Pierre Corneille

Extrait

Le Menteur, Corneille

Acte I, scène 5 (v. 263 – 296)

Dorante, revenant à eux
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster :
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique
Capables de charmer le plus mélancolique.
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
Qui tour à tour dans l’air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquième était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin :
Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitôt servie.
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets ;
Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu’on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs,
Répondaient aux accents de nos quatre concerts.
Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l’élément du feu tombait du ciel en terre.
Après ce passe-temps, on dansa jusqu’au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour.
S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
Mais, n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

Alcippe
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles.
Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.

Commentaire

La fable du festin est le second mensonge de Dorante. Il diffère du premier par son objet, mais aussi par son destinataire. Dans cet essai, nous analyserons les symboles, les allégories et l’inspiration mythologique du mensonge de Dorante, et tiendrons une brève réflexion sur l’exégèse allégorique, la censure et les fantasmes.

Le dîné de Dorante est à la fois divin et cosmique. Il réunit les quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu. Le repas compte douze plats, symbole stellaire qui représente tout l’univers. Le nom des mets est indicible, nourriture céleste, et la douceur des sons infinie, agrément des dieux. Ce festin relève de l’Olympe, et se distingue de la communion des chrétiens : les simples mortels, comme Alcippe, n’y sont pas conviés.

Mais ce banquet est également une ode à l’amour et à l’humanité. Les cinq sens y sont comblés : l’oreille par les cordes, les vents et les voix ; la peau par la fraîcheur des rameaux enlacés ; le nez par la senteur des fleurs et des pépins ; les langues par la douceur des mets et des vins ; Les yeux par les fusées, les feux et les reflets. Tout ce parcours pourrait être appréhendé comme une métaphore de l’acte sexuel : les mots doux et sucrés susurrés sous les draps ; les corps sortis de l’eau, en été, enlacés ; les parfums de la peau, le goût de la salive ; l’éruption de la joie sous une pluie de braise.

Ainsi, les cinq beautés qui suivent l’amante ne représentent pas littéralement de nouvelles personnes, mais l’émerveillement des cinq sens dans un couple amoureux : elles sont des allégories des sensations.

Le chiffre cinq donne aussi les limites humaines à la fête : « j’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », c’est-à-dire qu’il n’y en avait ni trop, ni pas assez ; et l’éther, cinquième élément, vient terminer la nuit en dispersant les convives, en la personne du Soleil.

Bien que le festin ait une ambition divine et soit une manifestation de l’hybris (douze plats célestes dévorés par de simples mortels, réunion alchimique des quatre éléments, imitation du jour par le salpêtre et le soufre, expression de l’infini, manifestation de l’indicible…) il reste résolument sublunaire, comme l’illustre les oppositions entre feux d’artifice et soleil, danse et repos, mouvements ascendant et descendant (respectivement les fusées et les serpenteaux), des oppositions proprement humaines, alors que la course d’Helios est circulaire et éternelle, inimitable, inexorable ; en un mot extralunaire.

Enfin, la présomption jupitérienne de Dorante est illustrée par les vers alternatifs suivants :

S’il eût pris notre avis, ou s’il eût craint ma haine, [le soleil]
Il eût autant tardé qu’à la couche d’Alcmène.

(Corneille, 1862, p. 156, note 1.)

Dans cette variante, Dorante se prend même à commander au soleil, afin de continuer sa flamme ! Ces vers sont une référence au mythe dans lequel Zeus demande à Hélios de prolonger la nuit, afin de partager plus longtemps la couche d’Alcmène et concevoir Héraclès. La même nuit, Alcmène s’unit à Amphitryon, dont naîtra Iphiclès, demi-frère et jumeau d’Héraclès. Ainsi il existe une analogie entre Zeus, dieu séducteur et abuseur, Amphitryon, mari absent et revenant, Alcmène, femme adultère mais innocente (car Zeus avait pris l’apparence d’Amphitryon), et Dorante, Alcippe et Clarisse, respectivement.

Cependant Corneille, avec les mêmes arguments, raconte une toute autre histoire. Dans le mythe d’Alcmène, Zeus se fait passer pour Amphitryon pour tromper Alcmène, alors que dans le Menteur, c’est Clarisse qui se fait passer pour Lucrèce pour tromper Dorante. Dans le mythe, Amphitryon est obligé de partager sa femme avec Zeus, alors que dans la pièce, c’est Clarisse qui partage son prétendant avec Lucrèce. Mais, alors qu’Alcippe se tient éloigné de Clarisse comme Amphitryon d’Alcmène, toutes les tentatives de Dorante de se comporter comme Zeus sont réduites à néant. Le Menteur apparaît donc comme une réponse moqueuse d’Alcmène à Zeus, où les femmes, en particulier Clarisse, s’attribuent des caractères divins, s’emparant de la grenade d’Héra (colère jalouse, mariage, protection du foyer), sans se refuser la duplicité de Zeus (métamorphose, tromperie amoureuse).

L’examen symbolique et l’allégorèse doivent être appréhendés avec prudence, au risque de se perdre dans sa propre élaboration symbolique. Ils doivent s’appuyer sur une série d’indices concordant, ou, à défaut, procéder par élimination, bien que cette dernière forme de preuve soit plus faible que la première. L’herméneutique ne doit pas cacher les lacunes et les contradictions dans l’interprétation, afin d’exposer son propre degré d’incertitude et son risque d’erreur.

Ainsi, l’interprétation de l’extrait selon la théorie des quatre éléments est corroborée par les nombreuses références à « l’air » (vers 269), « les eaux, les rochers et les airs » (v. 283) et « qu’un déluge de flamme attaquèrent les eaux, / Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, / Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre. » (v. 288 – 290). Quant au cinquième élément, il est évoqué indirectement par les expressions « cieux » (v. 286), « ciel » (v. 290) et « soleil » (v. 292).
Le chiffre cinq, qui symbolise ce qui est humain, est omniprésent dans la tirade : cinq bateaux, cinq instruments (violons, luths, voix, flûtes et hautbois), cinq sens et cinq beautés. Les cinq éléments n’appartiennent pas à cette série, puisqu’ils sont décomposés en quatre éléments sublunaires (terre, eau, air et feu) qui représentent les forces de la nature et un élément supralunaire (ether) qui représente les forces cosmiques. Cela permet de séparer le symbolisme humain du symbolisme naturel et divin.

L’identification des cinq beautés aux sens a été effectuée par élimination, car il n’y a pas de preuve directe. En effet, il est étrange que Dorante accueille sur son bateau de nouvelles femmes, alors que son amante est décrite comme « l’objet qui fait seul [son] destin » (v. 276). Il est possible que ces femmes aient pour fonction de dissimuler ce qui se passe réellement sur le bateau : Dorante et sa maîtresse étant en compagnie, ils ne pourraient consommer la chair. Toutefois, les femmes qui se présentent par groupe sont souvent des allégories : les trois Charites, les neuf Muses, les trois (ou quatre) Hespérides ; et leur nombre, cinq, évoque quelque chose d’humain plutôt que naturel ou surnaturel. Enfin, le fait que l’objet amoureux agisse en principe « seul » (v. 276) et que sa beauté soit « suivie » (v. 277) par cinq autres (c’est-à-dire qu’elles sont ses suivantes, qu’elles lui appartiennent) laisse à penser que ces cinq beautés sont des extensions de l’amante, et, compte tenu du contexte, des sensations qu’elle serait amenée à prodiguer – ou à recevoir.

Quant à la prétention jupitérienne de Dorante, elle est démontrée par la variante citée ci-dessus, qui est en fait l’original. En effet, les éditions de 1644a (p. 14), 1644b (p. 21), 1645a (p. 15), 1645b (p. 23), 1647 (p. 15), 1653 (p. 20) et 1655 (p. 492) donnent la version avec « haine » et « Alcmène », alors que les éditions de 1664 (p. 15) et postérieures opposent une version édulcorée : « S’il euſt pris noſtre auis, ſa lumière importune [toujours : le soleil] / N’euſt pas troublé ſi-toſt ma petite fortune ».

Il est regrettable que des éditions scolaires modernisent seulement la version châtrée pendant la Fronde (1), parfois sans même une note de bas de page (2006, p. 35), alors que ces vers sur Alcmènes sont une clé de compréhension du Menteur. Aujourd’hui encore, au 21e siècle, les ciseaux de Louis-Dieudonné, l’infatué « Roi Soleil », continuent de mutiler la pièce.

Derrière les évocations mythologiques de Corneille, le Menteur est plein de fantasmes. On y trouve la balance de Clarisse entre Dorante et Alcippe, le désir de Lucrèce de prendre pour époux le soupirant de son amie et les métamorphoses de Clarisse en Lucrèce et d’Alcippe en Dorante. Tout dans la pièce est emprunt d’allusions et de sensualité envoûtante.

Dans ce commentaire, nous avons écarté l’examen de la fonction narrative de la tirade, qui relève plutôt de l’analyse comparative, notamment des scènes III et V de l’acte I (les deux premiers mensonges de Dorante), et des scènes V de l’acte III et première de l’acte IV (lorsque Clarisse joue le rôle de Lucrèce et que Dorante s’imagine tuer Alcippe). Celui-ci nous aurait menés beaucoup trop loin. Nous avons préféré nous plonger dans les méandres ésotériques de Corneille, et nous laisser entraîner dans le flux de ses émotions, idéelles et charnelles. La pièce est en cette matière inépuisable. Et c’est pourquoi je vous remercie, chère professeure, de nous l’avoir présentée.

  1. Le privilège du roi date de 1653 (Corneille, 1664, vue 5/104). Certaines modifications sont clairement de l’autocensure, et non des corrections de style. Voire Corneille (1862), qui recense les variantes en bas de page.

Bibliographie

Corneille, P. (1644a). Le Menteur, comédie. Imprimé à Rouan ; et se vend à Paris : A. de Sommaville et A. Courbé. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1280302q/f28.item

Corneille, P. (1644b). Le menteur : comédie. Imprimé à Rouan : A. de Sommaville et A. Courbé. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1280313h/f33.item

Corneille, P. (1645a). Le Menteur, comédie. Imprimé à Paris : A. de Sommaville et A. Courbé. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k12802291/f23.item

Corneille, P. (1645b). Le Menteur : comédie. Paris : Antoine de Sommaville et Augustin Courbé. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5775534k/f23.item

Corneille, P. (1647). Le Menteur, comédie. Paris : A. de Sommaville et A. Courbé. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1280355v/f25.item

Corneille, P. (1653). Le Menteur, comédie par le Sieur Corneille. Paris : G. de Luyne. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k12803190/f32.item

Corneille, P. (1655). Le Théâtre de Corneille auquel se voyent les plus belles pièces qu’il a faites, sçavoir le Cid, le Cinna, le Polieucte, les Horaces, la Mort de Pompée, la Rodogune, l’Héraclius ou Mort de Phocas, le Menteur, la Suite du Menteur, le Don Sanche. Paris. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1280234b/f505.item

Corneille, P. (1664). Le Menteur, comédie. Rouen : L. Billaine. Repéré à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1280311p/f21.item

Corneille, P. (1862). Œuvres de P. Corneille (Ch. Marty-Laveaux, Éd.). Tome IV. Paris : Hachette. Repéré à https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Menteur_(Corneille,_Marty-Laveaux,_1862)

Corneille, P. (2006). Le Menteur. Édition Gallimard, collection folioplus classiques. ISBN 2-07-032042-1. Repéré à https://archive.org/details/lementeur0000corn

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *